La communauté est difficile -- et c'est une bonne chose

Post précédant : Le Voisinage, ou, Que faisons-nous, alors?

Dietrich Bonhoeffer

Tout comme nous avons la certitude que Dieu désire nous conduire à une connaissance de la fraternité chrétienne authentique, nous pouvons aussi être certains que nous devrons être terrassés par un grand désillusionnement avec les autres, avec les chrétiens en général, et, si nous avons de la chance, avec nous-mêmes…

En partageant l’idée du Voisinage avec nos étudiants, quelques uns ont fait des commentaires du genre, « J’aime vraiment l’idée! Mais moi, je ne pourrais jamais en faire partie parce que… » suivi d’une variation de, « Je ne sais pas si je pourrais vivre avec d’autres personnes », « J’aime habiter seul », et même « Je ne veux pas passer du temps avec des chrétiens maladroits. »

Ou autrement dit, « Vivre avec les autres, c’est difficile et malaisant. »

Ce n’est pas fou, quand même.

À ce sujet j’aimerais partager quelques pensées du livre De la vie communautaire de Dietrich Bonhoeffer. Au début des années 1930, Bonhoeffer avait fuit le régime nazi en Allemagne pour servir les églises expatriés à Londres. En 1935 il a reçu l’appel de prendre la direction d’un séminaire clandestin près de la frontière entre l’Allemagne et la Pologne. Pour ce faire il a emménagé avec 25 jeunes pasteurs. Ayant déjà habité dans une maison avec cinq jeunes hommes, je ne peux pas imaginer à quoi tout ça ressemblait… mais c’est cette expérience de communauté qui inspiré De la vie communautaire.

Bonhoeffer donne une claque dans la face à plusieurs de nos sensibilités contemporaines. Je vais laisser sa sagesse parler pour elle-même, et tenter quelques petites applications de ses idées à notre cas.

Seule la fraternité qui fait face à un tel désillusionnement, avec tous ses éléments malheureux et laids, commence à devenir ce qu’elle devrait être aux yeux de Dieu, et commence à saisir par la foi la promesse qui lui est donnée. Plus vite qu’un individu et qu’une communauté vivent ce choc de désillusionnement, le mieux que ça ira pour les deux.

Alors à quelqu’un qui craint que la communautaire sera difficile et malaisant, Bonhoeffer répond, « OUI! Et voilà le plan de Dieu, alors adopte-le de tout coeur! » Mais pourquoi? Nous désirons une communauté plus grande, mais :

Nous (ne devrions pas) nous plaindre de ce que Dieu ne nous donne pas ; à la place nous lui rendons grâce pour ce qu’il nous donne à chaque jour. Et que nous faut-il de plus que des frères qui seront avec nous dans le péché et la détresse tout comme dans la bénédiction de sa grâce ? Le don de Dieu, est-il moins que ceci, quel que soient le jour, même le plus difficile et le plus noir d’une fraternité chrétienne ? Au moment où le péché et l’incompréhension pèsent lourd sur la vie communautaire, le frère pécheur n’est-il pas toujours un frère avec qui je me tiens sous la parole du Christ ? Son péché n’est-il pas pour moi l’occasion de rendre grâce sans cesse pour le fait que nous avons tous deux le droit de vivre sous l’amour et le pardon de Dieu en Jésus-Christ ? L’heure de notre désillusionnement par rapport au frère, n’est-elle pas incomparablement salutaire pour moi, parce qu’elle m’enseigne que nous deux, nous ne pouvons jamais vivre de nos propres paroles et de nos propres actes, mais seulement d’une parole et d’un acte qui nous relient en vérité – à savoir le pardon des péchés en Jésus Christ ?

Pour le monde actuel, des gens qui tiennent le coup, face aux luttes, au péché, à la maladresse, et à mille moments qui devraient, naturellement, détruire notre fraternité, doivent être des disciples de Jésus. Ils doivent être animés par un amour plus grand que ce que le monde peut offrir. Comme Jésus l’a dit :

« C’est à cela que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples: si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » (Jean 13:35)

Et au delà de montrer Jésus au monde, ces moments, ces jours, et ces semaines de frustration avec nos frères et soeurs sont pour notre bien. Ils nous enseignent à rendre grâce, et à compter sur la grâce de Dieu dont nous avons besoin. Bonhoeffer dit ensuite :

Quant à la reconnaissance dans la communauté chrétienne, il en va comme pour le reste de la vie chrétienne. Seul celui qui rend grâce pour la moindre chose qu’il reçoit, reçoit aussi les plus grandes. Nous empêchons Dieu de nous donner les dons spirituels plus importants qu’il nous a préparés, parce que nous ne le remercions pas pour ses dons quotidiens. Nous pensons que nous ne devrions pas nous satisfaire de la faible mesure de connaissance spirituelle, d’expérience et d’amour qui nous est donnée et que nous aurions toujours à considérer avec convoitise les dons spirituels les plus grands. Nous nous plaignons de ne pas avoir la certitude, la foi et l’expérience que Dieu a donné à d’autres chrétiens, et nous tenons ces doléances pour pieuses. Nous demandons de grandes choses dans nos prières et nous oublions de rendre grâce pour les petites choses – mais sont-elles si petites ? – que nous recevons à chaque jour.

Comment Dieu pourrait-il confier de grandes choses à celui qui ne veut pas recevoir avec reconnaissance les petites que sa main nous accorde ? Si nous ne rendons pas grâce à chaque jour pour la communauté où il nous a placés, là où il n’y a ni de grandes expériences, ni des richesses constatables, mais là où nous rencontrons beaucoup de faiblesse, de foi craintive et de difficulté ; si par contre nous préférons toujours nous plaindre à Dieu que tout soit si pauvre, médiocre et ne corresponde pas du tout à nos attentes ; ainsi nous empêchons Dieu de faire croître notre communauté selon la mesure et la richesse qui sont déjà préparées pour nous tous en Jésus Christ.

Notre société nord-américaine a surpassé depuis longtemps un état d’insatisfaction face au petit et au maladroit. Si nous évitons même le petit et le maladroit, non seulement nous abandonnons l’espoir d’avoir une « meilleure » communauté, mais nous perdons aussi tout espoir de communauté tout court. Et voilà la situation dans laquelle notre société se trouve. Nous sommes tellement réticents à supporter les imperfections de nos voisins que tout ce qui reste est de se retirer complètement.

Par contre, le plan de Dieu est de se servir des imperfections de nos frères et de nos soeurs pour nous donner ses plus grands dons. Nous devons mettre de côté notre confort et ce que nous connaissons. Ça demande des sacrifices. Mais la récompense est le don de Dieu – un don incomparablement meilleur que ce que nous devons sacrifier, et pour nous-mêmes, et pour le frère et la soeur que nous allons aimer. La communauté est difficile… et ça, c’est une bonne chose.

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